la crise sanitaire au service de l’E-éducation

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Depuis le début du confinement, une nouvelle normalité fait à présent partie de notre quotidien : Il s’agit du fameux « 1 » mètre de distance à respecter entre chaque individu. La « distanciation sociale », terme initialement technique employé par les scientifiques et les médecins, ce mot fait désormais partie du jargon de tous les Français. Ce phénomène vise à réduire la probabilité de contacts entre les personnes afin de diminuer fortement le risque de contamination par le biais de gouttelettes dues à la toux ou à des éternuements. La transmission se fait donc par voie aérienne, par contact physique direct avec une personne contaminée, et par contact physique indirect (en touchant une surface contaminée). Ainsi s’éloigner physiquement des autres n’aura-t-il jamais été un geste aussi altruiste qu’à présent.

La découverte du télétravail

Afin de limiter les risques de contamination au coronavirus, de nombreuses entreprises ont donc invité leurs salariés à rester chez eux pour y travailler. Il s’agissait certes de les protéger mais, également, de se prémunir contre d’éventuelles poursuites. De nombreuses personnes découvrent le télétravail. Jamais Internet n’a été autant sollicité. Nombreux sont ceux qui doivent utiliser pour la toute première fois un VPN (Virtual Private Network), afin d’éviter tout risque de piratage, car il y a, avec ce télétravail généralisé, une opportunité inédite d’infiltration des entreprises. Le VPN en cette période est donc un outil informatique indispensable qui établit une connexion sécurisée entre votre ordinateur et un serveur distant. Toutes les données transmises sont chiffrées-cryptées puis redirigées au travers du VPN. Seule, l’adresse IP du serveur est identifiée, ce qui permet de surfer de manière anonyme

C’est dans ce contexte que Le Washington Post, dans son édition du 25 mars 2020, a avancé l’idée d’une nouvelle « Coronavirus économie » sous la forme d’une expérimentation mondiale mettant à l’épreuve notre façon de travailler et de vivre en famille. Effectivement, assurer la continuité de ses fonctions en télétravail (pour ceux qui le peuvent) relève de la gageure quand il faut en même temps gérer ses enfants, se préoccuper de leur besoins et s’assurer de leur scolarité. Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a apporté des solutions concrètes en mettant en place la dématérialisation des enseignements tout en mobilisant également le service public audiovisuel.

Cependant, les difficultés sont bien plus importantes dans l’enseignement supérieur. Les universités (fautes de moyens et de licences) peinent à mettre en place la distanciation physique et favorisent malheureusement la distanciation sociale et spatiale aves ses étudiants. Faute de mieux, le ministère de l’enseignement supérieur décale, voire annule, les cours, ou autres sessions d’examens. En revanche, les Business Schools semblent être mieux préparées.

La distance sociale : un concept pas si nouveau que ça !

En 1970, les sociologues Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire réfléchissaient déjà sur les concepts de proximité spatiale et de distance sociale, en l’apparentant aux luttes des classes, aux grands ensembles et à leur peuplement[2]. En 2008, dans un tout autre registre, François Bonnet avançait lui aussi ce même concept de distance sociale « Social Distancing » sur la base d’études ethnographiques. Pour en expliquer les origines, il se référait aux recherches sur « les ghettos noirs-américains (Anderson 1999 ; Venkatesh 2000, 2006), les quartiers latinos (Smith 2006 ; Marwell 2007), les sans-abri noirs (Duneier 1999), les travailleurs pauvres de Harlem (Newman 2000) ou la classe moyenne noire (Pattillo-McCoy 1999 ; Pattillo 2007)[3]. Notons enfin que cette notion de distance sociale a été également utilisée en médecine psychiatrique, pour ce qui concerne les personnes frappées d’une maladie mentale.

Finalement, c’est une vieille histoire que ce concept, lequel met en exergue les différences palpables de classes sociales, tant économiques que territoriales, et les accentue probablement encore plus. Par ailleurs, il est évident que la distanciation sociale a toujours appuyé la logique des menaces et/ou opportunités économiques dès lors qu’il était question des coûts de transactions entre les nations et les entreprises. Une situation qui perdurera dans les discours jusqu’à l’avènement d’internet, la révolution du numérique et la transformation digitale des entreprises. Il faudra, donc, une révolution technologique pour changer potentiellement les habitudes et les relations interpersonnelles mais surtout professionnelles. Elle passera par la décroissance potentielle des distanciations sociales et spatiales.

Innovation pédagogique : ou comment réduire les distances sociales et spatiales

L’innovation pédagogique devrait être considérée comme un processus créatif permettant de faciliter l’acquisition de connaissances par le corps enseignant. La technologie ne sert donc que de support aux initiatives prodiguées par les enseignants, et non l’inverse. Il s’agit certes de se tourner vers les nouvelles technologies, notamment numériques, tout en mettant l’accent sur l’aspect collaboratif. Il permet d’orienter l’enseignement vers les compétences de l’apprenant plutôt que vers l’acquisition simple de connaissances brutes. Citons à titre d’exemple la méthode dite « des classes inversées », laquelle consiste en une transformation radicale de la classe traditionnelle. Les apprenants ont accès aux différentes ressources documentaires avant le cours. Le professeur joue alors plutôt le rôle de coach et répond de manière plus ciblée, et plus objectivement, aux questions des apprenants. Existe une variante encore plus poussée de la classe inversée, c’est la classe « renversée ». Le principe en est le suivant : la meilleure façon d’apprendre est d’enseigner, donc l’ensemble des apprenants prennent la casquette de l’enseignant qui, à son tour, joue le rôle de l’étudiant. Autre exemple : les cours en Blended Learning sont un mode d’apprentissage mixte combinant le E-learning et des séances en présentiel, ce qui est beaucoup plus attrayant et interactif pour les apprenants. De plus en plus, se développent des modalités d’apprentissage sous forme d’Hackathon ou des Weekends Challenge. Mis ainsi en compétition, les apprenants travaillent alors sur leurs capacités de créativité, de réflexion ou d’analyse critique, autant de compétences exigées aujourd’hui par le monde de l’entreprise. De manière significative, en 2018, le très prestigieux et avant-gardiste magazine Forbes promouvait la réalité augmentée/virtuelle, l’intelligence artificielle et le Big Data, afin de souligner les efforts réalisés en la matière.

En mettant tout en œuvre pour transmettre la connaissance aux étudiants, l’innovation pédagogique permet un rapprochement social entre les enseignants et leurs apprenants mais également entre les entreprises et les étudiants, c’est-à-dire leurs futurs employés. Tant recherchés, les potentiels créatifs, voire les profils atypiques, se présentent ainsi à leurs éventuels employeurs. Par ailleurs, ces activités innovantes en matière d’apprentissage tissent de nouveaux liens entre les étudiants eux-mêmes, quel que soit leur milieu social d’origine et quelle que soit leur filière respective. Au final, l’innovation pédagogique a permis aux Business Schools de revisiter les relations dans un écosystème éducatif en pleine mutation. C’est un processus que les universités entameront tant bien que mal, au vu de leurs ressources humaines, techniques et financières davantage limitées.

La réponse audacieuse des Business Schools via l’E-éducation

La crise planétaire qui nous frappe donne lieu à un nombre incalculable d’initiatives. Elles sont le fruit des individus, des réseaux sociaux et de la technologie. C’est pourquoi, dans un article récent, les docteurs Winslow Sargeant et Ayman El Tarabishy viennent d’opposer distances sociales et distances physiques, mais en mettant en lumière les opportunités liées à la technologie, afin de précisément minimiser les effets négatifs de cette opposition[4].

Les Business Schools l’ont bien compris en faisant appel, pour pallier les effets de la crise, à leurs récentes expériences d’innovations en matière d’enseignement. Elles mettent ainsi à contribution leurs équipes pédagogiques, qui s’étaient déjà formées au digital et à l’E-pédagogie, suite aux grèves nationales des mois de décembre 2019 et janvier 2020. Moodle, Blackboard Collaborate, Microsoft Teams ou Zoom sont autant de technologies qui se sont disséminées depuis le début de la crise pour assurer la continuité pédagogique dans les meilleures conditions possibles. Le déploiement quasi instantané de ces outils dans de nombreuses Business Schools témoigne encore une fois de l’agilité dont elles ont toujours fait preuve dans le secteur de l’éducation. Une réactivité se traduisant par leur prise en main immédiate de la part des étudiants, une génération déjà imprégnée de réseaux sociaux et de jeux vidéo en ligne. Ces technologies ont permis la mise en place de classes virtuelles. Se maintenait ainsi le lien entre les enseignants et leurs étudiants, le contact était ménagé avec leurs apprenants. Se créaient même de nouveaux liens, la continuité des cours n’en pâtissant nullement. A l’origine de véritables cafés virtuels, la pratique de l’E-cocktail ou de l’E-apéro a même vu le jour entre membres de l’administration, coordinateurs pédagogiques et professeurs avec leurs étudiants. Autant de phénomènes qui conduisaient à réduire les distances dites physiques et spatiales, favorisant ainsi le rapprochement social.

Ainsi, le « social distancing » a-t-il pris tout son sens avec la crise et, des efforts de stratégie MLT des Business Schools, est bel et bien ressortie une plus grande proximité entre les différentes parties (ap)prenantes.

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[1] Adnane Maâlaoui, Professeur et Directeur IPAG Entrepreneurship Center, IPAG BS ; Imène Haouet, Professeur de Contrôle de gestion et Responsable de l’Année Préparatoire aux MS/MSc en alternance à NEOMA BS et Mariem Brahim :enseignante-chercheuse à l’ESLSCA Business School Paris

[2] « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, 1970, 11-1, p. 3-33.

[3] « La distance sociale dans le travail de terrain : compétence stratégique et compétence culturelle dans l’interaction d’enquête », Genèses, 2008-4, n° 73, p. 57-74.

[4] « Are we really talking about « Social Distancing » or it is really Physical Distancing? Words matter », Medium, mars 2020.